Un sujet mesuré, devenu un enjeu de production
La chaleur au travail a longtemps été traitée comme une question de confort, réglée par un ventilateur et une bouteille d’eau. Les étés récents ont changé l’échelle du problème : dans un atelier, un entrepôt ou un bureau sous toiture, la température aux postes de travail dépasse désormais chaque été les repères de vigilance, parfois pendant des semaines. Organisations internationales, instituts de prévention et chercheurs ont mesuré ce que cela coûte en heures, en erreurs et en accidents. Ce dossier en fait la synthèse, sources à l’appui, avant d’en tirer les conséquences pour un bâtiment.
Les seuils : confort, vigilance, danger
Il n’existe pas un seuil mais une échelle, que les sources décrivent de façon convergente.
| Repère | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Performance maximale au bureau | Environ 22 °C d’air, d’après une synthèse de 24 études | Seppänen, Fisk et Lei, LBNL, 2006 |
| Perte de productivité | 2 à 3 % par degré au-dessus de 20 °C | OMS et OMM, 2025 |
| Repère de vigilance, activité sédentaire | 30 °C | INRS |
| Repère de vigilance, travail physique | 28 °C | INRS |
| Stress thermique | Généralement au-delà de 35 °C, en forte humidité | OIT, 2019 |
Le Lawrence Berkeley National Laboratory, qui a synthétisé 24 études sur le travail de bureau, situe le maximum de performance vers 71 °F, soit environ 22 °C, avec une décroissance de part et d’autre, tout en soulignant l’incertitude sur l’ampleur des pertes en situation réelle. Lan, Wargocki et Lian (Energy and Buildings, 2011) ont mesuré en laboratoire qu’une élévation de la température de l’air dégrade la performance, que le meilleur résultat s’obtient dans une ambiance légèrement fraîche, et recommandent de viser une sensation thermique entre −0,5 et 0 sur l’échelle PMV plutôt que la plage −0,5 à +0,5 des normes de confort.
L’INRS rappelle que la réglementation ne prévoit pas de température à partir de laquelle il faudrait agir ni au-delà de laquelle il serait interdit de travailler, mais que 30 °C pour une activité sédentaire et 28 °C pour un travail physique peuvent servir de repères ; le risque réel dépend de l’humidité, du rayonnement, de la tenue et de l’intensité de l’effort. L’Organisation internationale du travail définit le stress thermique comme une chaleur excédant ce que le corps tolère sans altération physiologique, qui survient généralement au-delà de 35 °C en forte humidité.
Ce que disent les grandes études internationales
OIT, « Working on a warmer planet » (2019)
Dans un scénario de réchauffement de 1,5 °C d’ici la fin du siècle, l’Organisation internationale du travail projette la perte de 2,2 % des heures de travail mondiales en 2030, soit l’équivalent de 80 millions d’emplois à temps plein et 2 400 milliards de dollars. L’agriculture concentrerait 60 % des heures perdues et la construction 19 %, mais le rapport souligne que l’industrie, le transport et les services sont touchés dès que le travail s’effectue dans des locaux non rafraîchis.
OIT, « Ensuring safety and health at work in a changing climate » (2024)
Cinq ans plus tard, l’OIT estime que plus de 2,4 milliards de travailleurs, sur 3,4 milliards, sont exposés à une chaleur excessive au cours de leur activité, une proportion passée de 65,5 % à 70,9 % depuis 2000. Elle attribue à la chaleur excessive 22,87 millions d’accidents du travail par an, 18 970 décès et 2,09 millions d’années de vie en bonne santé perdues.
OMS et OMM, « Climate change and workplace heat stress » (2025)
Le rapport et le guide publiés le 22 août 2025 par l’Organisation mondiale de la santé et l’Organisation météorologique mondiale reprennent ces ordres de grandeur et ajoutent la relation qui intéresse un directeur de production : la productivité recule de 2 à 3 % par degré au-dessus de 20 °C. Les auteurs insistent sur l’exposition des travailleurs en intérieur comme en extérieur et appellent à des plans d’action chaleur par secteur.
La méta-analyse de Flouris et al. (2018)
Publiée dans The Lancet Planetary Health, cette revue systématique agrège 111 études menées dans 30 pays, couvrant 447 millions de travailleurs de plus de 40 métiers : 35 % des travailleurs exposés subissent une contrainte thermique pendant leur poste, 30 % de ceux qui travaillent sous contrainte thermique déclarent des pertes de productivité, et 15 % de ceux qui travaillent habituellement à la chaleur présentent une atteinte rénale. La température centrale des travailleurs exposés s’élève en moyenne de 0,7 °C.
Erreurs, vigilance et accidents
La productivité n’est qu’une face du problème ; l’autre est la sécurité. L’INRS est explicite : la chaleur augmente les risques d’accidents parce qu’elle induit une baisse de la vigilance et une augmentation des temps de réaction ; on observe davantage d’erreurs et d’omissions, il est plus difficile d’effectuer une tâche demandant de la précision et plus dangereux de réaliser un effort physique important dans une ambiance très chaude.
Les données économétriques confirment. Park, Pankratz et Behrer (IZA, 2021) ont exploité le plus grand système d’indemnisation des accidents du travail des États-Unis, celui de la Californie : les températures élevées augmentent significativement les accidents, à hauteur d’environ 20 000 par an, et l’effet persiste en intérieur, dans l’industrie et l’entreposage, y compris pour des blessures sans lien apparent avec la température, comme les chutes de hauteur. La chaleur ne blesse pas seulement par le coup de chaleur ; elle dégrade l’attention, et c’est l’attention qui protège.
Ce que l’employeur doit faire
L’obligation générale de sécurité de l’article L. 4121-1 du Code du travail s’applique à la chaleur comme à tout risque. Depuis le 1er juillet 2025, le décret n° 2025-482 du 27 mai 2025 y ajoute un chapitre dédié aux épisodes de chaleur intense, définis par référence à la vigilance de Météo-France : articles R. 4463-1 à R. 4463-8. L’employeur évalue le risque, en intérieur comme en extérieur, et le consigne dans le document unique ; il met en œuvre des mesures de prévention : modification des procédés, adaptation des horaires, moyens techniques pour réduire le rayonnement solaire, aménagement des postes, eau potable fraîche à proximité des postes, information des salariés, procédure de signalement et de secours.
D’autres articles visent directement le bâtiment. L’INRS rappelle que l’article R. 4222-1 impose un renouvellement de l’air des locaux fermés qui évite les élévations exagérées de température, que les articles R. 4213-7 à R. 4213-9 exigent des locaux dont la température est adaptée à l’organisme humain, et que les jeunes travailleurs ne peuvent être affectés à des travaux les exposant à une température extrême (article D. 4153-36). Le Code du travail numérique précise que l’évaluation s’intègre au document unique ou, à partir de 50 salariés, au programme annuel de prévention, et que le droit de retrait s’apprécie au cas par cas. Le détail est dans notre dossier sur les obligations de l’employeur face à la chaleur.
Traduire les études en décisions dans un atelier ou un entrepôt
Les mesures de prévention recommandées par l’INRS se rangent en deux familles. L’organisation : limiter les temps d’exposition, augmenter la fréquence des pauses, aménager des aires de repos rafraîchies, fournir une source d’eau fraîche et inciter à boire souvent, modifier les horaires lors des périodes de forte chaleur. Le bâtiment et les postes : réduire la température et l’humidité par la ventilation ou la climatisation là où elle est possible, réduire le rayonnement par le calorifugeage des surfaces, l’utilisation d’écrans ou de revêtements réfléchissants, et prendre en compte le confort d’été dans les choix architecturaux.
Dans un bâtiment de plain-pied, la seconde famille commence par le toit. Un atelier ou un entrepôt en bac acier ou en membrane bitumineuse reçoit l’essentiel du rayonnement solaire par sa toiture, qui atteint 50 à 70 °C en plein été et rayonne vers les postes situés dessous ; la chaleur se stratifie ensuite en hauteur, sur les mezzanines et les racks. Ventiler ou brasser un air déjà chaud améliore le confort sans traiter la cause. Notre article sur la température en entrepôt logistique détaille cette physique et les mesures à combiner.
Le rôle de la toiture réfléchissante
C’est exactement le « moyen technique pour réduire le rayonnement solaire » que vise l’article R. 4463-3. Le système PrimaTherm® que nous appliquons en 4 couches renvoie 95 % du rayonnement solaire (ASTM E903-12), avec une émissivité de 0,89 (ASTM C1371-15) et un SRI de 120 (ASTM E1980), conservé à 119 après 4 000 heures de vieillissement accéléré. La surface d’une toiture sombre passe de 50–70 °C à 25–35 °C, soit jusqu’à −30 °C ; à la réception du chantier d’Airbus Marignane, la mesure infrarouge du 19 juin 2026 donnait 57,8 °C sur la zone témoin et 28,6 °C sur la zone traitée, soit −29 °C. Sous le toit, le gain ressenti atteint jusqu’à −6 °C selon l’isolation et la ventilation : rapporté aux 2 à 3 % par degré retenus par l’OMS et l’OMM, c’est l’écart entre un après-midi où la cadence tient et un après-midi où l’on multiplie les pauses.
Le chantier se fait sans arrêt d’activité, fûts et pompes au sol, flexibles en toiture, et la réception est documentée par des mesures avant et après, à joindre au document unique comme preuve de l’action engagée. Nos pages cool roof pour l’industrie et cool roof pour les bâtiments logistiques décrivent les configurations rencontrées, notre guide cool roof et santé revient sur les effets sanitaires, et l’étude gratuite estime le gain attendu sous 48 h.
Ce qu’il faut retenir
- Seuils : performance de bureau maximale vers 22 °C (LBNL), −2 à −3 % de productivité par degré au-dessus de 20 °C (OMS et OMM), repères INRS 28 °C pour un travail physique et 30 °C pour une activité sédentaire, stress thermique généralement au-delà de 35 °C (OIT).
- Heures perdues : 2,2 % des heures de travail mondiales en 2030, soit 80 millions d’emplois à temps plein (OIT, 2019) ; 2,4 milliards de travailleurs exposés et 22,87 millions d’accidents par an attribuables à la chaleur (OIT, 2024).
- Erreurs et accidents : vigilance et temps de réaction dégradés (INRS) ; environ 20 000 accidents par an en Californie attribuables à la chaleur, y compris en intérieur (Park et al., 2021).
- Obligations : articles R. 4463-1 à R. 4463-8 du Code du travail depuis le 1er juillet 2025, dont des moyens techniques pour réduire le rayonnement solaire.
- Bâtiment : dans les locaux de plain-pied, la toiture est la source principale ; un revêtement réfléchissant certifié la ramène à 25–35 °C, jusqu’à −6 °C ressentis sous le toit.
Sources
- OIT, « Working on a warmer planet », 2019 : https://www.ilo.org/publications/major-publications/working-warmer-planet-effect-heat-stress-productivity-and-decent-work ; communiqué : https://www.ilo.org/resource/news/increase-heat-stress-predicted-bring-productivity-loss-equivalent-80
- OIT, « Ensuring safety and health at work in a changing climate », 2024 : https://www.ilo.org/publications/ensuring-safety-and-health-work-changing-climate ; communiqué : https://www.ilo.org/resource/news/climate-change-creates-cocktail-serious-health-hazards-70-cent-worlds
- OMS et OMM, « Climate change and workplace heat stress: technical report and guidance », 2025 : https://www.who.int/publications/i/item/9789240099814 ; communiqué : https://www.who.int/news/item/22-08-2025-who-wmo-issue-new-report-and-guidance-to-protect-workers-from-increasing-heat-stress
- Flouris et al., « Workers’ health and productivity under occupational heat strain », The Lancet Planetary Health, 2018 : https://doi.org/10.1016/S2542-5196%2818%2930237-7
- Park, Pankratz, Behrer, « Temperature, Workplace Safety, and Labor Market Inequality », IZA DP 14560, 2021 : https://www.iza.org/publications/dp/14560
- LBNL, « Temperature and Office Work Performance » (Seppänen, Fisk et Lei, 2006) : https://iaqscience.lbl.gov/temperature-and-office-work-performance
- Lan, Wargocki, Lian, « Quantitative measurement of productivity loss due to thermal discomfort », Energy and Buildings, 2011 : https://orbit.dtu.dk/en/publications/quantitative-measurement-of-productivity-loss-due-to-thermal-disc/
- INRS, travail à la chaleur : https://www.inrs.fr/risques/chaleur/ce-qu-il-faut-retenir.html ; https://www.inrs.fr/risques/chaleur/accidents-effets-sante.html ; https://www.inrs.fr/risques/chaleur/reglementation.html ; https://www.inrs.fr/risques/chaleur/mesures-prevention.html
- Décret n° 2025-482 du 27 mai 2025, Légifrance : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000051676074
- Code du travail numérique, « Fortes chaleurs, canicule : quelles mesures l’employeur doit-il mettre en place ? » : https://code.travail.gouv.fr/information/fortes-chaleurs-canicule-quelles-mesures-lemployeur-doit-il-mettre-en-place
- Mesures de réception du 19 juin 2026, étude de cas du chantier de Marignane, Hélios.
Questions fréquentes
Existe-t-il une température maximale légale au travail ?
Non. Le Code du travail ne fixe aucune température plafond ; il impose une obligation de sécurité et, depuis le 1er juillet 2025, des mesures précises lors des épisodes de chaleur intense définis par la vigilance de Météo-France. L’INRS donne deux repères, 28 °C pour un travail physique et 30 °C pour une activité sédentaire, au-delà desquels la chaleur peut constituer un risque. Ce sont des indicateurs, pas des seuils réglementaires.
De combien la productivité baisse-t-elle avec la chaleur ?
Le rapport publié en 2025 par l’OMS et l’OMM retient une baisse de 2 à 3 % par degré au-dessus de 20 °C. Une méta-analyse de 2018 portant sur 111 études conclut que 30 % des personnes travaillant sous contrainte thermique déclarent des pertes de productivité. L’ampleur dépend de la tâche, de l’humidité, de la tenue et de l’acclimatation ; l’ordre de grandeur, lui, ne fait plus débat.
La chaleur augmente-t-elle vraiment les accidents du travail ?
Oui. L’INRS explique que la chaleur induit une baisse de la vigilance et une augmentation du temps de réaction, des erreurs et des omissions. Une étude économétrique menée sur le système d’indemnisation californien attribue à la chaleur environ 20 000 accidents du travail par an, y compris dans les usines et les entrepôts, et pour des types de blessures sans lien apparent avec la température, comme les chutes.
Que doit faire l’employeur pendant un épisode de chaleur ?
Évaluer le risque dans le document unique, adapter les procédés et les horaires, fournir des moyens techniques pour réduire le rayonnement solaire, mettre à disposition de l’eau potable fraîche à proximité des postes, informer les salariés et organiser le signalement et les secours. Ces obligations figurent aux articles R. 4463-1 à R. 4463-8 du Code du travail, issus du décret du 27 mai 2025.
Les bureaux climatisés sont-ils concernés ?
Oui, différemment. Les études sur le travail de bureau situent la performance maximale autour de 22 °C et montrent qu’un environnement légèrement frais favorise la concentration. En été, une climatisation qui sature sous une toiture surchauffée laisse dériver la température de plusieurs degrés au-dessus de cet optimum, ce qui se lit dans la qualité du travail avant de se lire sur la facture.
Une toiture réfléchissante suffit-elle à régler le problème ?
Non, elle traite la source principale dans les bâtiments de plain-pied, ateliers, entrepôts, gymnases, où la chaleur entre par le toit. Une toiture sombre passe de 50–70 °C à 25–35 °C en surface, et le gain ressenti sous le toit atteint jusqu’à −6 °C selon l’isolation. L’eau, les pauses, la ventilation nocturne et l’adaptation des horaires restent nécessaires.
